Anthropos 92.1997
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Séverin Cécile Abega
Le nomadisme n’existe plus. Pour bénéficier du
fruit de son labeur, on s’approprie les plantes,
les terres cultivées et les territoires habités. La
sédentarisation favorise l’accumulation, entraînant
l’apparition des hiérarchies et la complexité du
système social et politique. La maîtrise de la pro
duction alimentaire favorise la croissance alimen
taire.
Le premier modèle décrit les pygmées au mo
ment de leur rencontre avec les Tikar. Ces derniers
sont plus proches du second. On peut situer les
mble entre les deux. Agriculteurs semi-nomades,
ils se classent dans ce qu’on a coutume d’appeler
les essarteurs de clairière. Ressource naturelle au
même titre que le mil, le gibier ou les tubercu
les sauvages, la terre s’épuise plus lentement. On
change donc de place à la fin d’un cycle agrico
le, c’est-à-dire moins souvent que les chasseurs
collecteurs. L’accumulation est faible, la stratifica
tion sociale diffuse. La culture matérielle est plus
élaborée que chez les pygmées, mais moins que
chez les agriculteurs typiquement sédentaires. Les
groupes sociaux ont une existence plus élaborée,
sans atteindre la complexité d’une chefferie tikar.
Telle semble être la société mble du mythe. Nous
connaissons leurs parents bamvéle. Ils appartien
nent à la même aire culturelle que les Beti décrit
par Laburthe-Tolra (1981).
Habituellement, les cultures de ce type sont
classées avec celles des agriculteurs dans les gran
des typologies. On remarque cependant ici qu’elles
apparaissent aux yeux des sédentaires comme as
sez proches de celles des chasseurs collecteurs.
En réalité, on n’a jamais évalué la place des ac
tivités de prélèvement direct dans leur économie.
Cela mettrait mieux en lumière cette situation in
termédiaire qui semble mieux leur convenir, et les
rapprocherait d’un groupe ou de l’autre.
Si les mble volent donc du maïs comme les
bodzâp, il s’agit dans leur cas de chapardages sans
gravité, puisque perpétrés par des enfants. Cette
société connaîtrait ainsi une moindre précarité ali
mentaire par rapport aux pygmées, mais apparem
ment cette sécurité n’est pas complète, les enfants
étant contraints au maraudage. Le texte comporte
aussi des allusions à une organisation sociale de
la société mble, communauté gouvernée par un
pouvoir représenté par un chef et des notables. Les
mble étaient en effet regroupés en sept villages qui
ont aujourd’hui disparu. Ils avaient pour nom cinci,
galo, dzcmbû, dz.aândz.ôij, kpéré et nd0 ’. kpéré
était divisé en deux. Chaque village avait un nota
ble à sa tête, dont le titre était étymologiquement
lié à celui du village. Ainsi, nyinci gouvernait
cinci, ngbaândzôrj était à la tête de dzaândzôi7.
Les territoires forestiers de ces villages restent
attribués à leurs descendants. Apparemment, cette
organisation n’était pas très centralisée, et même si
le monarque refuse de se soumettre, il n’essaye pas
d’influencer le choix de ses notables qui préfèrent
suivre l’inconnu.
Quant à la culture matérielle, elle est re
présentée par le sabre et le tambour sacré. Celui-ci
existe toujours. Il est appelé ngbdmble, tambour
des mble. On me l’a présenté. Il s’agit d’une bille
de bois évidée et fermée par une peau de bête,
membrane frappée par le joueur pour donner le
son. Cependant, contrairement au tambour classi
que, il est aussi fermé à un bout, le plus petit,
celui qui touche le sol. Seul le chef est autorisé
à en voir l’intérieur. Autrefois, les membranes
étaient en peau humaine. Le ventre du tambour
en contiendrait une. Une autre fermerait le plus
petit bout. 3
Présenté à la cour, le mble n’a pas tardé à
montrer son courage et sa courtoisie, s’asseyant
derrière celui qui l’a amené, signe de soumission,
et attachant du prix à la vie du chef, d’où sa
récompense: une place de notable, l’un des plus
éminents de la cour de Nditam, dispensé d’ailleurs
de saluer le chef, pour un mble, position que
ses descendants conservent aujourd’hui encore, et
un immense privilège pour tous les hommes et
femmes de la communauté: alliés donneurs de
femmes et chargés de la garde rapprochée du
monarque.
Ce destin est d’autant plus remarquable que les
mble avaient été introduits à la cour par un rival
du roi. En effet, tédzcéndo était, d’après Jacques
Nyétché son descendant, frère du roi. Ils avaient le
même père et étaient venus ensemble de Bankim.
Chacun d’eux avait un fils, et les deux garçonnets
habitaient ensemble et portaient le même nom:
ngbeémc. Quand on tuait une panthère, les deux
enfants étaient servis ensemble, mais le fils de
tédzcéndo mangeait la plus grosse part. Le chef
a attiré l’attention de son frère sur ce phénomène
et lui a demandé la conduite à tenir. Celui-ci
s’est incliné par anticipation à toute décision que
prendrait le monarque, et le chef a demandé qu’ils
se séparent, tédzcéndo lui a demandé de lui trouver
une terre. Le chef a sollicité le concours de tômotd
et de dzepâp, notables autochtones, maîtres de la
terre sur laquelle ils venaient de s’installer, et ils
lui ont dit de bâtir sa concession au lieu dit ndo.
3 Le chef de Nditam nous a affirmé qu’il serait prêt à laisser
prélever des fragments du bois et de la peau afin d’aider a
l’identification des espèces utilisées et à leur datation. La
communauté mble partage ces dispositions.