Tumulus et pyramides de corps
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^nthropos 81.1986
Grigorie Ghica Vodâ, prince de la Molda
vie, par peur des Tatares et des troubles qui
étaient dans le pays, se réfugie avec sa cour
dans une grande forêt:
«Gligorie Voda, après que la paix s’est
installée parmi eux [parmi les Tatares] est sorti
de la forêt en allant tout droit sur Jassy. Durant
son séjour dans la forêt, toute son armée a
mangé du foin et des graines de blé pris aux
Tatares. A leur départ, ils firent un grand tertre
dans la forêt, pour qu’on se le rappelle» (Necul-
ce 1955; 340).
Un chroniqueur anonyme (Câlâtori
1973: 118), qui accompagne l’envoyé polonais
Jerzy Krasinski en 1636, voit en Valachie «un
très grand tertre . . . qui a son histoire; entr’au-
tres il est renommé parce que le prince Radou,
jadis prince de la Moldavie, a fêté en plein air
et au bas de la colline le mariage de son fils avec
la fille d’un grec, Skurkiel.»
La même information est donnée en 1640
par un deuxième chroniqueur (Câlâtori 1973:
156).
Enfin, des tertres peuvent être élevés pour
marquer les limites les plus importantes ou les
plus contestées séparant deux territoires villa
geois (signalé par Henri H. Stahl). On fait ainsi
appel à un procédé qui imite celui habituel pour
l’agrimensure du passé, utiliser les éléments du
milieu naturel pour délimiter des territoires. Le
v elum romain même a servi de limite entre des
territoires villageois (Miron Costin, dans Kogâl-
mceanu 1872/1: 22, la note de loan Canta).
En partant de l’observation des tumulus, on
s e trouve donc devant tout un chapitre de la vie
Passée, celui des tertres artificiels, peu connu.
Les faits qui viennent d’être exposés, permet
tent de constater qu’il y a des vrais tertres-
tombeau, des tertres-souvenir, des tertres-indi
cateurs de routes, des tertres-bornes séparant
des territoires. Toutes ces catégories remontent
^°in dans l’histoire mais ce n’est pas le cas de
développer cet aspect ici.
Des légendes se tissent autour d’eux et on
mtrouve souvent la croyance qu’il s’agit de
tombeaux. Devrait-on ajouter qu’un tertre,
^ême petit, est une montagne en miniature et
Qu’une montagne est sacrée? Partout en Europe
^dentale, en celle Occidentale aussi, les empla
cements élevés, les sommets mêmes des mon
tagnes, ont été recherchés pour installer des
églises, pour effectuer des cérémonies de carac
tère religieux. Les Tatares de l’Ukraine condui
saient les assassins condamnés à mort «sur la
butte destinée à ces sortes d’exécutions» (Tott
1785/1: 66). Et le roi d’Ukraine qui baptise son
peuple en l’an 988, et veut construire une église
au milieu de la ville de Kerson, ne le fait-il pas
sur un tertre construit au préalable? (Popa
Lisseanu 1935: 102).
f) La mort en martyr
Pour mieux comprendre une partie des pages
précédentes, il faut ajouter quelques mots sur
les croyances musulmanes en rapport avec les
martyrs. Je suis à cet égard les textes de Ohsson
(1788/11) ; on peut consulter avec profit les
commentaires sur la mort de El-Bokhari.
Il y a deux sortes de martyrs, militaires et
civils; les premiers sont les combattants tombés
dans une guerre et pour la défense de la religion
et de l’Etat musulman. «Les autres sont les fi
dèles qui perdent leur vie par la main, ou d’un re
belle, ou d’un brigand, ou d’un citoyen» (Ohs
son 1788/11: 320). Le sort du combattant coura
geux est clair: «Si tu tuera, tu seras gazi - c’est-
à-dire vainqueur -, si tu seras tué, tu seras Schéh-
hid - c’est-à-dire martyr, donc heureux dans
les deux cas» (Cîndea 1977: 315). Il y a divers
degrés dans cette qualité de martyr, mais la plus
haute est celle du combattant mort pendant
le combat (Cîndea 1977: 315; voir aussi 425).
«Le véritable martyr militaire est celui qui,
au milieu même de l’action, tombe mort sur le
champ de bataille, ou qui ne survit que quel
ques instants à ses blessures, sans avoir ni la
force, ni l’esprit, ni la volonté de s’occuper
d’aucun objet temporal et mondain (Ohsson
1788/11: 320). . . . Les funérailles d’un martyr
doivent être différentes de celles des fidèles
décédés de mort naturelle. Un martyr n’a be
soin ni de lotion funéraire, ni de linceuls: le
sang dont il est couvert lui tient lieu de lotion et
de purification légale; et c’est dans son habit
même qu’il faut l’envelopper, et lui donner la
sépulture, toujours à la suite d’une prière fu
nèbre» (Ohsson 1788/11: 321-322).
Il s’agit donc de variations importantes par